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Constitué en mouvement social au cours des années 1930, principalement sous la direction du cheikh Bayyûḍ, l’iṣlâḥ constitue un élément majeur de l’histoire et de la mémoire du Mzab à l’époque contemporaine. Si les oulémas réformistes ont principalement affirmé leur action dans le domaine éducatif, ils se sont aussi engagés dans une action politique, à la fois à l’échelle locale, par la conquête des institutions « traditionnelles » du Mzab et, à l’échelle algérienne, en entrant ouvertement dans le jeu institutionnel colonial à partir de 1947. Cette dynamique religieuse et les actions politiques qu’elle a générées se sont accompagnées d’une réflexion sur le rapport de l’ibadisme aux autres madhâhib et sur la place des berbères dans l’histoire du Maghreb arabe et de l’Algérie. Ainsi par leur action politique, les oulémas réformistes se sont affirmés comme les leaders d’une communauté qu’ils construisaient, en réinterprétant les institutions traditionnelles. Au même moment, par leur réflexion dans le domaine de l’historiographie, ils ont œuvré à articuler les identités ibâḍite et mozabite à celle, en construction, de la nation algérienne. Dans cet article, je me propose d’interroger le rôle que les oulémas réformistes ont joué dans ce processus double, politique et intellectuel, de construction de la population ibâḍite et mozabite en communauté politique, processus qui a accompagné son entrée dans l’ensemble algérien. Pour cela je m’appuierai sur certains textes des oulémas de l’iṣlâḥ et de l’historiographie du mouvement, ainsi que sur les archives coloniales (ANOM, Aix-en-Provence) et celles des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs, Rome).
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L’anthropologie des années 1960–1970 et l’apologétique musulmane véhiculent des visions fixistes des femmes au Maghreb. Combinées à la rareté des sources, ces idées font obstacle à la connaissance historique. À partir du cas du Mzab, une région du nord du Sahara algérien à la population majoritairement berbérophone et ibadite, cet article propose des pistes pour historiciser la condition des Algériennes durant la période coloniale. Là où Elizabeth Thompson a montré que le patriarcat a été réinventé et renforcé dans la Syrie mandataire par l’alliance des élites locales et de l’administration, cet article montre que la médiation de maîtresses femmes au Mzab a été indispensable au renforcement de la domination masculine. Un groupe de femmes savantes et pieuses, nommées les laveuses des mortes, y enseignaient la religion aux femmes et secondaient les lettrés ibadites dans leur mission. Elles furent les indispensables agents de la domination masculine, et virent leur agency accrue.
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Among the conceptual foundations on which scholars of modern Islam have built their narratives for decades, ideas such as “reform” and “reformism” have been singled out for charges of Eurocentricism and Orientalism. At the same time, research on early modern Islam leads us to question the specificities of these nineteenth and twentieth-century concepts. Building on this scholarship, this article examines the case of Algerian Ibadi reform (iṣlāḥ) in order to reassert the specificity of the early twentieth century as a moment when Islamic concepts acquired new meanings, but also as a moment of deep entanglements between Islamic and colonial knowledge production. It shows that a systematic understanding of iṣlāḥ as social and religious reform linked to the idea of progress developed only during the interwar period. It also demonstrates that the emic and etic uses of iṣlāḥ and “reform” developed together, a result of the confluence between modern Islamic scholarship and scholarship about Islam in the early twentieth-century Algerian colonial public sphere. Thus, the conceptual history of iṣlāḥ warns us against approaches that consider emic and etic categories bounded entities and invites us instead to unravel their complexities.
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Depuis quelques années, dans la vallée du Mzab (Algérie), l’ibadisme fait l’objet d’actions pour la préservation de son patrimoine. Des institutions, associatives et universitaires, aussi bien locales qu’internationales, œuvrent à la redécouverte de ses manuscrits et de ses bibliothèques, et à leur diffusion. Augustin Jomier, historien et chercheur à l’IRMC, en expose les acteurs et les enjeux.
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Cet article dévoile dans la longue durée les circulations de lettrés (oulémas) ibadites du Mzab et leurs échanges, entre le Sahara, les centres urbains du Maghreb et ceux du Moyen-Orient. Saisis à partir de l’Algérie colonisée, ces flux intellectuels, commerciaux et matériels (lettres, manuscrits, imprimés…) paraissent à première vue marginaux. À une tout autre échelle, ils constituent pourtant une plate-forme d’observation de liens transrégionaux et transimpériaux sous-estimés. Ces déplacements et ces échanges esquissent une aire et des flux migratoires qui enjambent le seuil chronologique des conquêtes coloniales. Ils font voler en éclat l’image d’un islam local et dénaturalisent le cadre algérien et colonial en donnant à voir, parmi les populations d’Algérie, des rapports à l’espace qui excèdent ceux construits en situation coloniale.
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Quel a été l’impact du colonialisme français sur ce que nous appelons sommairement l’islam ? Et en particulier sur les complexes relations que cette religion a nouées, au cours des années, avec les principales institutions sociales et politiques dans l’un des plus grands pays du Maghreb, l’Algérie ? Comment la domination coloniale a-t-elle été vécue et interprétée par les organes intellectuels du savoir et du pouvoir religieux musulman ? De manière passive, en subissant les effets inattendus ...
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From the 1930s to the 1950s, the Mzab region in the north of the Algerian Sahara, then under French rule, was shaken by controversies over the consumption and lawfulness of European goods. Historians typically analyze these debates as a form of cultural resistance to colonization or as a sign of the allegedly difficult adaptation of “Islam” to “modernity.” They single out two types of reaction: that of self-proclaimed “reformist” scholars and that of “conservatives,” caricatured as shoring up a barren tradition. Based on the case of the Mzab and on a wide range of Islamic legal documents, this article opens up a new perspective on the relations between Islam, modernity, and colonialism, demonstrating that other logics were also at work. For the Islamic scholars involved, the most important issue at stake was the purity of their community and its preservation in a context of cultural and political uncertainty. Using the tools of Islamic law, both advocates and detractors of these “innovations” shaped a particular vision of their community and its boundaries. By bringing together colonial and Islamic sources, and drawing on both colonial and Islamic studies, this article challenges a reading of the modern history of Islam based on notions such as modernity and reform, which were essentially instrumental in these debates. It also moves away from a historiography that is blind to the internal complexity of these societies, drawing attention to the multiple rationales at work in colonized North Africa., Des années 1930 aux années 1950, le Mzab, région du Nord du Sahara algérien alors sous domination française, fut secoué par des polémiques autour de la consommation de produits européens : étaient-ils ou non licites ? Ces questions ont jusqu’à présent été envisagées comme une forme de résistance culturelle à la colonisation, ou comme le signe de la difficile adaptation de l’« islam » à la « modernité ». Des lettrés qui se voulaient « réformistes » auraient été les fers de lance de cette adaptation, par opposition à des « conservateurs » caricaturés comme arc-boutés à une tradition stérile. À partir du cas du Mzab et de sources liées à la normativité islamique, cet article, qui explore d’une façon inédite le rapport entre islam, modernité et colonisation, démontre que d’autres logiques étaient à l’œuvre : pour les acteurs, l’enjeu portait avant tout sur la pureté de leur communauté et les moyens de la préserver, dans un moment d’incertitude culturelle et politique. À l’aide des outils de la normativité islamique, partisans et adversaires de ces innovations façonnaient des images différentes de leur communauté et lui assignaient des limites distinctes. Faisant dialoguer sources coloniales et islamiques, historiographie des sociétés coloniales et islamologie, la démonstration remet en cause une lecture de l’histoire contemporaine de l’islam centrée sur les notions de modernité et de réforme, qui étaient essentiellement instrumentales dans ces débats. Elle fait aussi entendre la pluralité des rationalités à l’œuvre dans les sociétés colonisées du Maghreb, tranchant avec une historiographie d’ordinaire aveugle à leur complexité interne.